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De Jésus à Cyrille : la confrontation du mystique et du politique

  • Ivan Darrault-Harris EMAIL logo , Georges Vasilakis and Anne Cabos
Published/Copyright: June 27, 2025

Résumé

En hommage à l’analyse de la thèse de Louis Panier sur les tentations de Jésus dans le désert, nous voulons montrer que les réponses réussies aux manipulations diaboliques peuvent toujours être organisées selon le schéma « mystique vs. politique ». Car le diable échoue en se limitant au « politique » quand Jésus lui oppose avec succès, par ses citations testamentaires, la dimension mystique. Des commentaires récents sur le texte de l’Évangile ont souligné sa pertinence aujourd’hui, renforçant l’opposition entre mystique et politique. En ce qui concerne l’Église orthodoxe russe et les discours du patriarche Cyrille, dans le contexte dramatique de la guerre en Ukraine, on pouvait s’attendre, en particulier lors du dimanche du pardon du 6 mars 2022, à un discours spirituel d’apaisement et de réconciliation. Or Cyrille désémantisera la notion de pardon, excluant les coupables d’homosexualité, et leur promettant même l’enfer, à la gauche de Jésus (1e partie de l’article). Le retour d’une relation étroite entre la religion et l’État en Russie n’est pas un secret. Sans être une religion d’État, l’orthodoxie joue néanmoins un rôle majeur dans la vie publique. Pourtant, il existe un fossé indéniable entre le rôle social de la religion et le soutien théologique à l’action politique militaire. À partir du discours de Cyrille en ce dimanche du pardon, nous posons deux questions. Comment son discours met-il en évidence l’annulation de cette distance ? Dans quelle mesure les discours apologétiques du patriarche Cyrille fournissent-ils un ancrage théologique à une action purement politique, dont Poutine prétend qu’elle repose sur un désaccord interculturel ? (2e partie de l’article).

Abstract

As a tribute to Louis Panier’s dissertation analysis of Jesus’ temptations in the desert, we would like to show that successful responses to diabolical manipulations can always be organized along the lines of “mysticism versus politics.” For the devil fails by limiting himself to the “political” dimension when Jesus successfully opposes him, with his testamentary quotations, to the mystical one. Recent commentaries on the Gospel text have highlighted its relevance today, reinforcing the opposition between mysticism and politics. Turning now to Russian Orthodox Church with Patriarch Cyril’s speeches against the dramatic backdrop of the war in Ukraine, one would expect, especially on the Forgiveness Sunday on March 6, 2022, a spiritual speech of appeasement and reconciliation. Yet Cyril subtly desemantizes the notion of forgiveness, excluding those guilty of indulging homosexuality, and even promising them Hell, to the left of Jesus (first part of the article). The return of close relationship between religion and the State in Russia is no secret. Without being a State religion, the Orthodoxy nevertheless plays a major role in public life. Yet, there is an undeniable gap between the social role of religion and theological support for political military action. Starting from the same Cyril’s speech on this Forgiveness Sunday, we ask two questions. How does his speech highlight the annihilation of this distance? To what extent do Patriarch Cyril’s apologetic speeches provide a theological anchor for a purely political action, the basis of which Putin claims to be intercultural disagreement? (second part of the article).

Les deux textes qui constituent cette contribution à la confrontation du mystique et du politique forment une unité : ils émanent d’auteurs qui ont choisi d’analyser de manière différente et complémentaire le même corpus, celui des homélies du patriarche Cyrille dans le contexte de la guerre russe contre l'Ukraine, différences qui justifient la séparation de ce chapitre en deux grandes séquences. Ivan Darrault-Harris, tout en démontant la manipulation de Cyrille sur l’annulation du sens du pardon, présente préalablement l’analyse d’une confrontation ancienne, celle du Christ et du Diable – les fameuses Tentations au désert – montrant que le discours diabolique oppose, de fait, le politique au mystique. Georges Vasilakis et Anne Cabos, prolongeant la confrontation, reprennent le discours de Cyrille, et mettent au jour les stratégies qu’il développe pour tenter, à l’inverse, de faire fusionner politique et mystique afin d’instituer une supposée « guerre sainte » et d’appeler les fidèles à rejoindre le combat contre un Occident pécheur.

1 Pour résister à la manipulation, foin du politique, soyons mystiques ! (Ivan Darrault-Harris)

Il m’est agréable de mettre mes pas dans ceux de Louis Panier qui, en 1984, soutenait sa thèse portant sur vingt-neuf commentaires des Tentations de Jésus au désert, thèse entreprise sous la direction d’Algirdas Julien Greimas, qui lui avait en outre confié la direction d’un atelier de sémiotique biblique, petit groupe pionnier satellite du séminaire. Il avait donc brillamment aplani notre sentier. Mon propos se divisera en deux parties. La première consistera à analyser, sur nouveaux frais, la rencontre du discours christique et du discours diabolique ; la seconde cherchera un exemple contemporain, très actuel, d’une confrontation discursive comparable.

1.1 Les tentations de Jésus au désert (Mt 4 : 1–11)

L’épisode des tentations est celui qui a suscité très probablement le plus de commentaires, manifestant, des origines à notre actualité, une forte signification traversant les époques et les théologies.

Tout comme Louis Panier, ce qui lui fut d’ailleurs reproché, je partirai de la seule version de Matthieu (4 : 1–11), en remarquant l’absence de l’épisode dans Jean, une version très proche dans Luc (4 : 1–13) qui intervertit deux tentations, et une version fort succincte dans Marc (1 : 12–13). L’épisode des Tentations suit celui du baptême par Jean dans le Jourdain, avec la descente sur lui de l’Esprit et la déclaration d’une voix, céleste reconnaissance : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir » (Matthieu 3 : 17). Et c’est l’Esprit, figure du Destinateur, qui conduit Jésus au désert pour y être tenté par le Diable, lequel s’approche de Jésus, dont la filiation divine vient de lui être affirmée. Jésus est à la fois empli de l’Esprit responsable de l’épreuve et en proie à la faim, un manque dont le Diable va se saisir immédiatement. La fin de l’épisode, avec les anges qui le servent, est marquée par la liquidation de ce manque. Car le verbe servir signifie ici servir à table, donner à manger une nourriture qui provient, via les anges, de Dieu.

Le récit des Tentations apparaît comme une épreuve majeure, un choc de discours au plus haut niveau de confrontation possible. Jésus, précédemment, n’a que fort peu pris la parole, se limitant à répliquer à la résistance de Baptiste qui entend s’opposer à son baptême, arguant que c’est plutôt Jésus qui devrait le baptiser : « Laisse faire maintenant : c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice » (Matthieu 3 : 15). Ce mot désigne la fidélité nouvelle et radicale à la volonté de Dieu, Baptiste et Jésus se soumettant ensemble à son dessein, dont la signification sera révélée par tout l’évangile. En outre ce baptême pourrait représenter la première protestation publique de Jésus contre le rêve juif d’un Messie triomphant, d’un Messie abandonnant sa mission mystique pour rejoindre la dimension politique de libération du joug romain. On y reviendra.

Texte de Matthieu (4 : 1–11 ; traduction Louis Segond[1]) :

4 Alors Jésus fut emmené par l’Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable.

2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.

3 Le tentateur, s’étant approché, lui dit : Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.

4 Jésus répondit : Il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

5 Le diable le transporta dans la ville sainte, le plaça sur le haut du temple,

6 et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet ; Et ils te porteront sur les mains, De peur que ton pied ne heurte contre une pierre.

7 Jésus lui dit : Il est aussi écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu.

8 Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire,

9 et lui dit : Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m’adores.

10 Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.

11 Alors le diable le laissa. Et voici, des anges vinrent auprès de Jésus, et le servaient.

Attachons-nous tout d’abord au discours du Diable qui adresse à Jésus trois tentations, à la suite de quoi il le laisse, avouant par là son échec : il n’obtient pas de Jésus la preuve de sa filiation divine ni sa soumission, figurée par l’acte de se prosterner et de l’adorer.

L’hypothèse que nous formulons est que ce discours est de nature politique : en effet la polarité politique comprend la question du pouvoir, l’univers socio-économique de la valeur, les projections de l’organisation et des interactions sociales, la dimension temporelle de l’engagement…

Or le diable commence par s’attacher à un bien matériel valorisé par le manque éprouvé, le pain, puis au pouvoir miraculeux de transformation, et poursuit en évoquant le pouvoir supposé de défier Dieu, terminant par la monstration de l’immense pouvoir que représentent toutes les richesses du monde, l’ultime tentation de don du Monde supposant un engagement total de Jésus par un acte de reconnaissance sans limite temporelle.

Le diable tente donc d’attirer le Christ dans l’univers que suscite le discours politique. Plus tard, dans Matthieu (16 : 21), le Christ annonce sa passion, et comme Pierre refuse ce qui est prédit, Jésus alors lui rétorque : « Arrière de moi Satan ! tu m’es en scandale car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu mais celles des hommes ».

Discours politique alors que le discours christique illustrera la dimension mystique : théologique au sens large, cette dimension inclut le mysticisme, la spiritualité, la croyance et les valeurs, la dimension métaphysique.

Au défi lancé par le diable (Si tu es fils de Dieu) de transformer les pierres en pains, Jésus réplique de manière inattendue, évitant le piège en ne procédant pas à la transformation suggérée mais en citant le troisième verset du chapitre 8 du Deutéronome, et en renonçant donc à une parole personnelle. Le discours mystique se caractériserait ici, plus précisément, par l’assomption d’une parole issue d’une énonciation transcendante, qui traverse le sujet. Matthieu cite d’après le texte grec, le texte hébreu étant moins précis : « … l’homme ne vit pas de pain seulement … mais de tout ce qui sort de la bouche de l’Éternel ». Une parole plus personnelle serait bien distincte : « Je suis un homme et me nourris donc aussi de la parole de Dieu ».

Cette citation a pour effet d’annuler la force du défi diabolique, en mobilisant la dimension mystique apportée par le discours divin, mais surtout en changeant de niveau, en méta-communiquant : c’est la valeur du défi lui-même qui est contestée, perdant ainsi toute sa valeur argumentative.

Et le diable doit inventer une nouvelle tentation. Doté d’un pouvoir sur-humain de déplacement, il place Jésus au faîte du temple de la Ville Sainte. Le mot de faîte pourrait aussi se rapporter à la corniche supérieure d’une des grandes portes d’où Jésus aurait dû se jeter pour manifester sa « messianité » aux foules qui se pressent généralement à cet endroit. Mise en scène spectaculaire d’une chute le laissant miraculeusement indemne.

Le diable tente d’utiliser lui aussi la force du discours mystique en assortissant sa demande de défier Dieu de la citation du psaume (9 : 11–12) qui ne se réfère pas spécialement au Messie, mais à tout Israélite fidèle qui ne compte que sur le secours de Dieu. À ce défi consistant à défier Dieu, la réponse est immédiate et aisée, fondée sur des mentions très courantes dans l’Ancien Testament : défier Dieu, c’est lui désobéir pour voir jusqu’où ira sa patience ou, comme ici, user de sa bonté dans un but intéressé.

Le diable se résout alors à abandonner la figure manipulatrice du défi pour recourir à la tentation proprement dite, soit la promesse d’un objet de valeur en contrepartie de l’adoration : les richesses du monde et leur gloire. Jésus ordonne alors à Satan de se retirer en lui opposant une ultime citation stipulant que l’adoration est réservée à Dieu seul (Deutéronome 8).

Le diable est donc vaincu, le voici contraint de s’éloigner.

Et pourtant ses tentatives, ses tentations étaient solidement argumentées, manifestant une capacité certaine d’adaptation à l’échec de la première tentation, puisqu’il convoque à son tour une citation de l’Ancien Testament, soit le discours mystique, pour soutenir sa nouvelle proposition de vérifier la vérité d’une promesse divine de protection. Mais le discours mystique n’est donc convoqué et de fait détourné que pour nourrir un nouveau défi, cette fois indirectement adressé à Dieu lui-même, qui devrait ainsi faire la preuve de sa paternité.

L’ultime tentation, la proposition des royaumes du Monde, indique une dégradation de la valeur argumentative, puisque la filiation divine de Jésus n’est plus contestée mais reconnue, comme le prouve la demande d’adoration adressée au Fils de Dieu.

Le discours mystique, mobilisé à partir des Écritures de l’Ancien Testament, de la parole de Dieu, a donc raison du discours du diable, de nature politique. La victoire est totale.

1.2 Vers notre actualité de la confrontation des discours mystique et politique

Pour poursuivre notre examen de la confrontation des discours mystique et politique, nous nous tournons maintenant vers l’actualité si cruelle de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, vers la guerre qui donne lieu à de multiples déclarations, politiques de la part de Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, théologico-politiques de la part de Vladimir Poutine, chef du Kremlin, et de nature différente – à examiner –, de la part des autorités religieuses orthodoxes, surtout celle de Russie, par la voix du patriarche Cyrille, au plus haut niveau de la hiérarchie ecclésiale.

On attendrait du chef de l’église orthodoxe russe, le jour du Pardon, le 9 mars 2022, un discours d’apaisement mettant l’accent, certes, sur le péché originel d’Adam mais surtout sur la Rédemption. Un discours de nature mystique, purement spirituelle, au-delà des réalités conflictuelles du monde.

Denis Bertrand, dans un brillant article publié dans « La grande conversation », revue du Think tank Terra Nova,[2] mettant au jour les trois poupées gigognes des récits poutiniens, a raison d’insister sur la dimension véridictoire, si malmenée puisqu’il en ressort finalement la construction d’une réalité alternative.

Dans son homélie,[3] Cyrille commence par énoncer de grossières contre-vérités : jamais l’Ukraine n’a eu le dessein, comme il ose le dire, d’exterminer la population du Donbass ou d’obliger cette population à enfreindre les commandements du Christ en préservant le droit des minorités sexuelles.

Pourtant la dimension spirituelle, celle du pardon, existe bien dans l’homélie de Cyrille : il exhorte à pardonner, même si cette exhortation dissimule un plan de discours menaçant qui, de fait, on va le voir, invalide le pardon, le vidant de son sens, bien qu’il soit réitéré maintes fois dans l’homélie.

Arrêtons-nous sur cette opération discursive d’annulation.

Depuis Austin (1970 [1962]) et Searle, nous savons que pardonner est un acte à valeur illocutoire qui ne peut être soumis à une évaluation logique de valeur de vérité : vrai/faux. En revanche cet acte de pardonner peut être soumis à une évaluation véridictoire.

Cyrille multiplie donc les exhortations à pardonner (extraits de l’homélie du 9 mars 2022) : « Essayons de pardonner à tout le monde ». L’essai est déjà une façon d’indiquer la fragilité de la compétence du sujet à accomplir cet acte, dont l’exécution reste donc incertaine. « J’appelle tout le monde à pardonner les péchés et les offenses ». Mais Cyrille procède immédiatement à une série d’opérations discursives qui vont aboutir à une annulation de l’acte de pardonner :

  1. par la mise en perspective syntagmatique du pardon : « [le pardonné] cesse d’être votre ennemi, ce qui signifie que par votre pardon vous le livrez au jugement de Dieu ». La sanction est donc différée mais passablement menaçante : « nous ne pouvons pas effacer la faute humaine au ciel ». Le pardon s’efface donc en laissant la place au jugement divin.

  2. « par notre pardon, nous remettons les fautifs entre les mains de Dieu ».

  3. « que le juste jugement de Dieu s’accomplisse sur tous, y compris sur ceux – la menace se précise – qui prennent sur eux la plus lourde responsabilité́, creusant le fossé entre les frères, le remplissant de haine, de malice et de mort. » Allusion bien claire aux ruptures entre l’église orthodoxe ukrainienne et l’église de Moscou, voire de Constantinople.

  4. Plus grave, et définitif, l’introduction d’une condition, alors que le pardon est par nature même inconditionnel : « Mais le pardon sans la justice est une capitulation et une faiblesse. Le pardon doit donc s’accompagner du droit indispensable de se placer du côté de la lumière, du côté de la vérité de Dieu, du côté des commandements divins, du côté de ce qui nous révèle la lumière du Christ, sa Parole, son Évangile, ses plus grandes alliances données au genre humain ».

Donc le pardon ne peut être accordé à ceux et celles qui se sont d’ores et déjà placés à la gauche du Christ. « Et tout ce qui a trait à la justification du péché condamné dans la Bible, l’homosexualité (Lévitique, Matthieu) est aujourd’hui le test de notre fidélité au Seigneur, de notre capacité à confesser la foi en notre Sauveur ».

Cyrille renonce donc à un pardon inconditionnel, trait qui caractérise en principe tout pardon, lequel devient de l’ordre du mensonger (paraissant, mais n’étant pas), le secret (ne paraissant pas, mais étant) désignant l’éventuelle vengeance humaine et la condamnation divine assurée.

Par cette discrimination du pardon, Cyrille se place dans une position divine et le jour du Pardon devient, de manière très choquante, l’occasion d’une justification de la pseudo « guerre sainte » menée contre les ennemis, les représentants de l’Occident décadent. Et l’utilisation que fait Cyrille des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament est proprement diabolique : son discours reste de nature politique, singeant celui de Poutine, souvent littéralement, ou, plus subtilement, politisant habilement des réalités spirituelles : ainsi du lien entre le pardon et le jugement de Dieu.

Alors que dans son homélie du 27 janvier, Cyrille exigeait de préserver les « terres russes » – parmi lesquelles il a explicitement nommé la Biélorussie et l’Ukraine – des « forces du mal », la défense d’une telle obédience en Ukraine est devenue intenable devant la réalité de l’agression : pour la première fois, le métropolite Onuphre, le plus haut hiérarque de l’Église orthodoxe russe en Ukraine, a pris ses distances avec son supérieur dès le jour de l’invasion ; puis dans une déclaration du 28 février reprise par son saint-synode, il s’est engagé en faveur de l’intégrité́ territoriale de l’Ukraine, et a déclaré́ que la guerre était « un péché́ grave devant Dieu », une « répétition du péché́ de Caïn ». Il a été imité par de nombreux membres de son clergé́, jusque dans le diocèse de Soumy, pourtant frontalier avec la Russie, qui ont décidé́ de ne plus prononcer le nom de Cyrille à l’office, ce qui entérine la rupture de la communion ecclésiale.

En conclusion, les homélies de Cyrille sont un exemple spectaculaire de conversion très élaborée du discours mystique en discours politique. Si le montage véridictoire maintient l’illusion d’un discours mystique dominant, pardonnant et exhortant au pardon, il dissimule la réalité d’un discours guerrier de vengeance totalement incompatible avec le pardon qui en suppose le renoncement, accompagné aussi de l’effacement du ressentiment. La collusion réalisée du politique et du mystique produit une justification de la guerre devenue, le jour du Pardon, une guerre « sanctifiée ».

2 Cyrille : la bouche de Dieu ? Poutine : la main de Dieu ? (Georges Vasilakis et Anne Cabos)

2.1 Introduction historique

Dans le milieu orthodoxe une relation particulière relie la foi et l’identité nationale. Dans le territoire de l’ancien empire ottoman la foi chrétienne, persécutée pendant des siècles, ainsi que la langue, ont servi de catalyseur dans la construction de la conscience ethnique et nationale. On lit par exemple dans les premières constitutions grecques que « tous les habitants autochtones du territoire grec qui croient en Christ sont Grecs et qu’ils jouissent, sans aucune distinction, des mêmes droits politiques » (Svolos 1972). La même condition, c’est-à-dire la foi chrétienne, est répétée dans les constitutions suivantes.

On observe une situation très semblable dans d’autres pays où les différents groupes ethniques ont construit leur conscience ethnique puis leur identité nationale, en s’appuyant sur le christianisme comme élément unificateur. C’est ce que le Patriarche Cyrille désigne lorsqu’il parle des peuples sortants du baptistère de Kiev.

Ce processus n’est pas un problème en soi ni pour la philosophie de la gouvernance ni pour la théologie. Par contre, les éléments qui composent une identité nationale peuvent simultanément manifester les différences entre les peuples et les différences entre les nations, et par conséquent peuvent devenir la cause et le support des politiques nationalistes. Ayant repéré le danger que représente la division, et à l’initiative du Patriarcat Œcuménique de Constantinople, l’Église Orthodoxe condamne l’Ethnophylétisme[4] (synonyme du Nationalisme dans le domaine de la religion) en 1872. L’Église justifie alors sa décision en spécifiant que le nationalisme est une hérésie puisqu’il met en péril l’unité de l’Église au niveau local : dès lors que des fidèles d’origines nationales différentes vivent dans la juridiction géographique d’une seule Église autant qu’au niveau mondial par la différenciation et la priorisation des critères ethniques par rapport aux critères confessionnels.

D’ailleurs, les premières églises chrétiennes ont été désignées par le nom de grandes villes auxquelles elles étaient primordialement attachées (Église de Rome, de Constantinople, d’Alexandrie, de Jérusalem, etc.) et non par un adjectif (Église romane, constantinopolitaine, alexandrine…) qui aurait renvoyé directement à une détermination ethnique ou raciale.

Malgré cet effort, l’Ethnophylétisme est devenu une vraie tragédie pour l’Église Orthodoxe puisqu’il a été et il est toujours utilisé au service des politiques nationalistes.

Ce contexte historico-théologique a éveillé notre intérêt pour le discours religieux de Cyrille, Patriarche de Russie. Nous cherchons à montrer, dans le contexte géo-politique de la guerre en Ukraine, comment son discours non seulement justifie l’engagement dans le conflit militaire, mais introduit par surcroît des dimensions métaphysiques, ce qui est contraire au texte constitutionnel de la foi chrétienne.

Nous avons donc choisi une série de sept discours de Cyrille,[5] lettres ouvertes et homélies, dont nous avons examiné la structure. Ceci nous a mené au constat que, bien qu’affublée d’une soutane religieuse, elle cache un corps politique et idéologique, ce qui constitue une structure de caractère contradictoire. Dans cette étude nous faisons référence au contexte chronologique dans lequel les discours ont été énoncés pour deux raisons : d’abord parce que le moment de l’énonciation éclaire certains éléments du contenu, mais aussi parce que son discours manifeste une transformation progressive vers la radicalisation. Une autre partie de notre présentation est consacrée aux références bibliques dans les discours car nous avons remarqué l’usage très faible quantitativement des textes bibliques, ce qui est étrange pour un théologien qui parle dans le cadre d’un sermon liturgique.

2.2 Les discours de Cyrille

Le mysticisme est compris, pour la théologie orthodoxe, comme une expérience personnelle – issue d’un progrès spirituel – de la vérité révélée sous la forme des dogmes à l’intérieur de l’Église. Le fidèle, ayant accepté les prémisses théologiques, avance par l’ascèse et la prière vers une participation progressive à la divinité dont la fin est la déification, c’est-à-dire l’unité totale avec Dieu. On doit ici préciser qu’il ne s’agit pas d’une union de la nature humaine avec la nature divine, car les deux natures sont absolument incompatibles. Cette union est comprise comme une participation de l’homme aux Énergies divines, aux actions de Dieu dans la création. De telles actions sont la créatrice, la vivificatrice, l’illuminatrice, la purificatrice, la sanctificatrice. Le mystique par son expérience des énergies divines acquiert une sorte de connaissance de Dieu ayant une double visée. D’un côté la progression spirituelle du mystique et de l’autre l’édification de l’Église. C’est exactement dans cette deuxième visée où l’on repère la liaison entre le mystique et le politique. L’expression de l’expérience et de la connaissance de Dieu prend la forme, entre autres, de l’interprétation des Écritures et de la formulation d’une morale, c’est-à-dire d’un savoir vivre orthodoxe dans la société. Ces affirmations morales sont les manifestations politiques du mystique.

Le rôle institutionnel d’un évêque selon la tradition orthodoxe est l’enseignement moral. Par conséquent, lorsque Cyrille parle, il s’exprime depuis le niveau le plus haut de l’église en Russie.

2.2.1 Vers la fusion du politique et du spirituel

Commençons par la déclaration de Cyrille dans sa lettre adressée à Vladimir Poutine lors du Jour du Protecteur de la Patrie : « L’église russe fait des efforts pour contribuer significativement à l’éducation patriotique des Russes ». On voit déjà ici le rôle de l’Église dans la formation d’une conscience nationale, ce qui est attendu dans un environnement de non-séparation entre Église et État. Or, ce qui nous paraît intéressant c’est la justification que donne Cyrille de ce positionnement de l’Église. Il met en relation directe le service militaire et l’amour évangélique envers le prochain. Cyrille inscrit le service militaire dans une tradition de l’Église qui se manifeste par les saints-soldats. Il est important de rappeler ici que les saints militaires ne sont pas révérés pour leur investissement dans le service aux armées en lui-même, mais parce que, malgré leurs postes importants dans l’administration militaire romaine, ils n’ont pas nié leur foi chrétienne devant les enjeux. De plus, les actes militaires exaltés dans le mémorial historique de ces saints sont quasi exclusivement de caractère défensif. Une dernière remarque : dans le discours de Cyrille, le prochain est identifié au compatriote, ce qui est contraire à la parabole du Bon Samaritain (dans laquelle le Christianisme puise sa notion du prochain), parabole dans laquelle le prochain est justement le non-compatriote.

Le jour suivant voit l’entrée des troupes russes en Ukraine. À cette occasion, Cyrille envoie une brève communication à tout le plérôme[6] de l’Église russe. Il y adresse une double exhortation : la première vers les parties qui participent au conflit et la deuxième aux membres de l’Église. Il ne s’agit pas d’une demande de cessation immédiate des hostilités, mais d’une gestion des conséquences inévitables. Aux membres de l’Église il demande la prière pour la paix au nom de l’origine religieuse commune des deux peuples, mais aussi de fournir toute assistance possible aux victimes et aux réfugiés. Remarque intéressante, il ne parle pas de guerre, des opérations militaires, mais des événements !

Le 6 mars, au commencement d’une période de préparation spirituelle pour la fête de Pâques, Cyrille prononce un sermon dans l’église du Sauveur à la fin de la Divine Liturgie. Le bilan dans le champ de la guerre montre des centaines des morts et plus de 100 000 Ukrainiens ayant abandonné leurs maisons.

Dans son discours, Cyrille fait une corrélation entre la vie politique et la vie spirituelle. Ce qui se passe en Ukraine est, selon lui, la manifestation physique d’une guerre métaphysique dont l’enjeu n’est pas simplement l’acceptation d’un certain point de vue politique, mais ni plus ni moins que le salut de l’homme. En Ukraine ce ne sont pas les Russes, les Ukrainiens et d’autres peuples qui se battent entre eux, mais les représentants de deux positions. Les fidèles représentant le côté lumineux, et les puissances occidentales représentant les ténèbres. Quel est le critère pour distinguer les deux selon Cyrille ? Les gay prides !!! Accepter ou rejeter les gay prides est ce qui place les hommes en enfer ou au paradis. De plus, il n’y pas de place pour la neutralité. Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes avec les autres. Bien sûr, en tant que chrétiens, nous sommes obligés de pardonner. Mais le pardon sans la justice est une faiblesse selon Cyrille. Le juge est Dieu lui-même, dans les mains duquel, par nos prières, nous remettons les opposants. En un seul discours Cyrille condense la réalité concrète de la guerre en Ukraine qui équivaut, selon lui, à la guerre spirituelle pour le salut, et la justice divine envers ceux qui sont supposément à l’origine de l’attaque en Ukraine. Ainsi commence à prendre forme le cadre de la relation du mystique et du politique dans le contexte de la guerre en Ukraine selon Cyrille.

Trois jours plus tard, pendant une nouvelle homélie liturgique, il utilise les termes liberté et captivité. Selon lui, la captivité (l’enfermement) est le résultat de nos propres péchés, mais aussi des conflits provoqués par un tiers entre deux personnes. C’est précisément ce qui se passe au niveau des peuples. Ceux qui servent le père du mensonge, le diable, essayent de diviser les deux peuples (qui pour Cyrille n’en sont qu’un), les Russes et les Ukrainiens, afin d’affaiblir la Russie ; cet effort de division étant inscrit dans la longue histoire de l’Église. Ici, Cyrille rappelle implicitement une théorie dominante dans le monde russe, la théorie de la troisième Rome. La première Rome, capitale de l’empire romain et symbole de la première Église, a été détruite. La deuxième Rome, Byzance, est tombée aux mains des Ottomans. Moscou, capitale du seul empire chrétien, est, selon cette théorie, considérée comme l’héritière de la primauté en Christianisme.

Ce sont les mêmes puissances ténébreuses qui ont lutté contre l’Église dans les périodes précédentes lesquelles, selon Cyrille, attaquent aujourd’hui la Russie et l’Église russe. La division politique commence par des attaques visant à diviser l’Église. Dans cette logique, l’unité de l’Église est stipulée être le garant de l’unité politique. Cyrille voit clairement son rôle comme étant mystique et politique simultanément.

Le 3 avril, dans l’église des Forces Armées, Cyrille affirme que la Russie est un des rares pays vraiment indépendants puisque la plupart des pays du monde sont sous l’influence des puissances politiques qui font la guerre en Ukraine. Il incite les militaires à rester fidèles au serment qu’ils ont prêté de donner leur vie pour leurs amis, selon la parole du Christ. Cette guerre, selon Cyrille, est le prolongement de la guerre contre le fascisme de la 2ème guerre mondiale.

On arrive en septembre 2022, et sur le plan du conflit armé, on compte plus de dix millions d’Ukrainiens ayant quitté leur pays, et le massacre à Boucha, perpétré par l’armée russe durant l’occupation de la ville, a été découvert, les bombardements d’hôpitaux, d’écoles, de bâtiments civils se multiplient et une famine sévit à Marioupol. Le 21 septembre, Poutine annonce une mobilisation partielle de trois cent mille personnes et ce même jour, dans une homélie à l’occasion de la fête de la nativité de Marie, Cyrille fait référence à la bataille glorieuse de Koulicivo en 1380 contre les Mongols. L’histoire traditionnelle russe affirme que le fondement de cette victoire est la foi orthodoxe et, plus particulièrement la perspective de la vie éternelle que le christianisme proposerait. C’est la même idée qui doit, toujours selon Cyrille, dominer la guerre en Ukraine. L’homme, par la foi, s’éloigne de l’ici et du maintenant qui semblent menaçants et en devient ainsi invincible. Cette conviction pourrait, presque à elle seule, garantir la victoire dans la situation actuelle.

Quatre jours plus tard, après que des milliers des jeunes russes ont fui la Russie pour échapper à la mobilisation partielle et ainsi éviter de partir à la guerre, Cyrille prononce un nouveau discours dans l’église du Sauveur.

Nous croyons qu’est atteint, dans ce discours, l’apogée de la liaison de convenance entre mystique et politique. Cyrille, ayant comme modèle le sacrifice du Christ pour le monde, présente le sacrifice de l’homme pour ses semblables comme la manifestation ultime de la valeur humaine la plus haute. Mais il va plus loin encore, car selon lui, ce sacrifice équivaut à la perte de la vie sur le champ de bataille, lorsque cette mort au combat est motivée par la fidélité au devoir militaire. Enfin, il franchit, selon nous, la dernière frontière entre mystique et politique en déclarant nettement qu’un tel sacrifice (cf. supra Alonso Aldama) lave tout péché que l’homme a commis ! Cyrille reprend à cette occasion le propos du pape Urban II en 1095 au moment de l’envoi des chevaliers lors de la première croisade : « À tous ceux qui y partiront et qui mourront en route, que ce soit sur terre ou sur mer, ou qui perdront la vie en combattant les païens, la rémission de leurs péchés sera accordée » (Foucher de Chartres 2000). Alors que, depuis un millier d’années l’Église orthodoxe condamne fermement la perversion de la doctrine chrétienne d’Urban II. Or Cyrille, en 2022, utilise cette doctrine récusée par l’Église dont il est l’héritier, pour appeler des hommes à combattre dans le conflit armé d’aujourd’hui et justifier le sacrifice d’êtres humains.

Cette présentation des discours de Cyrille se termine par son sermon lors du Jour du Protecteur de la Patrie le 23 février 2023 dans lequel, mis à part sa rhétorique habituelle, son discours se conclut par l’affirmation que l’Église est toujours protectrice de la patrie. Néanmoins, aujourd’hui, l’Église et l’État sont conscients d’avoir les mêmes objectifs et les mêmes tâches. Enfin, Il exprime son espoir que l’Église et le peuple, les clercs et les laïcs fassent tout ce qui est nécessaire pour la vraie liberté et l’indépendance de la patrie.

2.2.2 L’organisation discursive et ses déictiques

Les discours de Cyrille s’organisent généralement en deux parties. La première se compose de micro-scènes figuratives dont les acteurs sont des catégories purement théologiques et ecclésiastiques. Dans ces scènes émergent des affirmations théologiques simples ou simplifiées, voire simplistes, presque automatiquement acceptables et acceptées.

Les micro-scènes qui suivent sont organisées autour du champ de bataille dans lequel agissent deux groupes d’acteurs principaux. L’acteur ils qui est collectif et anonyme, caractérisé comme ennemi, puissances de ce monde, puissances du mal, etc. Le second acteur est aussi collectif, composé de deux peuples jumeaux, russes et ukrainiens, auxquels s’ajoutent d’autres peuples frères non désignés, regroupés sous le pronom nous.

Dans un souci de neutralité, nous utiliserons le pronom ils pour désigner le premier acteur collectif afin d’éviter les jugements de valeur portés par les autres désignations utilisées par Cyrille. Ce qui rassemble les différents participants sous le pronom ils est un but commun et l’attachement à des valeurs partagées, contraires aux valeurs de l’Église orthodoxe et plus largement du christianisme (les gay prides sont appelées à démontrer que le péché est l’une des variantes du comportement humain).

L’objectif visé par ils s’appuie sur un programme : la division, la destruction de l’unité du nous. Pour y parvenir l’acteur ils utilise une modalité particulière : imposer des valeurs autres (les siennes), étrangères à la tradition de nous. Enfin, le but ultime de cet acteur ils est la perte du salut de nous.

Dans ce bras de fer d’autres acteurs que les belligérants sont impliqués, selon Cyrille. Les deux les plus importants sont l’Église et Dieu.

  1. L’Église en tant que force de cohésion et garante de l’unité. Cette unité est manifestée, de manière répétitive, par la référence au Baptistère de Kiev, berceau de l’orthodoxie russe.

  2. Dieu, Seigneur ou parole du Seigneur, acteur assurant un triple rôle : constituer un cadre moral normatif ; aider et pardonner à ceux qui sont avec lui ; et enfin condamner et punir les autres.

L’organisation des discours de Cyrille et les images qu’il crée ont un caractère fortement eschatologique et apocalyptique. Pourtant, il n’utilise pas la modalité de la peur dans sa logique dialectique. Ce n’est pas le discours du mauvais augure, du catastrophiste, du télé-pasteur qui cherche à recruter des fidèles par une ambiance de désespoir ou de désolation. Il s’agit plutôt d’un discours qui affirme la justesse, la vérité de la position où se trouve l’acteur nous, ainsi que le pouvoir que lui confère sa foi en Dieu.

Cyrille ne s’adresse pas à un vous, mais à un nous. Il s’inclut dans le destinataire collectif de sa parole, renforçant ainsi la dimension d’unité. Lorsqu’il se réfère au nous il parle systématiquement en utilisant des verbes cognitifs : nous savons, nous croyons, nous comprenons, nous prions, etc. Il manifeste la présence d’un esprit commun, d’une culture partagée exclusivement à l’intérieur de l’acteur nous.

La place du je dans son discours est très variable. Il souhaite, il félicite, il sent la souffrance, il compatit. Il demande aux fidèles de prier et de pardonner. Dans deux cas il utilise la phrase je dis, chacune d’elles correspondant à des explications par rapport à la vraie nature de la guerre en Ukraine.

Au niveau de l’énonciation, Cyrile parle comme un prophète. La prophétie dans la Bible a une triple orientation chronologique :

  1. Les prophètes qui mettent en lumière le passé inconnu, comme Moïse parlant de la création du monde.

  2. Les prophètes du futur, la catégorie la plus classique, sont ceux qui révèlent l'avenir.

  3. Les prophètes du présent qui interprètent les situations dont ils partagent l’actualité en donnant à leurs contemporains le point de vue de Dieu et sa volonté.

Cyrille parle comme un prophète du présent qui explique la volonté de Dieu.

Il y a pourtant une différence entre les prophètes de l’Ancien Testament et ceux qui apparaissent après le Christ dans l’histoire. Selon la compréhension orthodoxe, la prophétie révélatrice après l’incarnation doit passer par le filtre de la Bible dans laquelle est déposée la totalité de la révélation divine. La seule instance qui peut infailliblement interpréter la Bible et, donc, se prononcer sur la validité d’une révélation individuelle, c’est l’Église. Ici on doit comprendre l’Église dans le sens large et originaire, c’est-à-dire l’ensemble du clergé et du peuple rassemblés dans tout le temps et dans tout l’espace.

L’interprétation-prophétie, nécessairement innovante puisque relative à une situation singulière dans l’histoire des hommes, doit évidemment refléter l’esprit de la Bible et simultanément s’appuyer sur l’expérience de l’Église, sans forcément l’expliciter, dans sa formation et son évolution au fil de l’histoire.

Ceci fut le principe dominant, qui fonctionna comme catalyseur pour la constitution du Canon de la Bible réalisée au IVe siècle, par exemple, mais aussi dans le discernement lors des grands débats théologiques afin de spécifier ce qui relève de l’orthodoxie et ce qui relève de l’hérésie. C’est ici, précisément, que se nouent certains de nos questionnements sur les discours de Cyrille.

2.3 La recontextualisation des citations bibliques

La présence des citations bibliques est très faible dans l’ensemble des discours abordant la thématique de la guerre en Ukraine. Nous n’en avons repéré que trois dans l’ensemble du corpus étudié, réparties dans deux des discours sélectionnés. Citations bibliques que nous allons observer d’un peu plus près. De plus, l’absence complète de références patristiques est très surprenante dans la mesure où les textes de Pères de l’Église sont le dépositoire de la tradition herméneutique et théologique de l’Église, en particulier de l’Église orthodoxe qui, traditionnellement, s’appuie très fortement sur ces écrits. Cette particularité des discours de Cyrille nous a amené à faire deux hypothèses : soit il n’y a pas trouvé de support pour ses positions, soit il se présente lui-même comme un père de l’Église.

Pour ce qui concerne les trois références bibliques, l’usage que Cyrille en fait nous semble erroné, c'est le moins qu’on puisse dire.

La première citation est tirée de l’Épître de Jacques chapitre 5 versets 13–16 d’où Cyrille isole une seule phrase « La prière d’un homme juste peut faire beaucoup ».

Confessez donc vos péchés les uns aux autres, et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris. La prière fervente du juste a une grande « cacité » (efficacité)

L’apôtre Jacques inscrit cette phrase dans le cadre de la guérison de l’âme et du corps dans un chemin de rétablissement interne de la communauté. Voici le contexte dans lequel Cyrille introduit la même phrase.

… et maintenant, afin de ne pas répéter ce qui a si dramatiquement affaibli le pouvoir de la Russie,[7] nous devons prier aujourd’hui pour l’unité de tout notre peuple, le peuple orthodoxe, les enfants de l’Église orthodoxe russe, vivant en Russie, en Ukraine, en Biélorussie et dans de nombreux autres pays. La prière d’un homme juste peut faire beaucoup (cf. Jacques V, 16), et la prière de l’Église peut faire encore plus. C’est pourquoi je vous invite tous à prier pour l’unité de la Sainte Russie historique, pour l’unité de notre Église, pour la victoire sur tous les ennemis, tant externes qu’internes, qui cherchent à utiliser les circonstances politiques actuelles pour affaiblir et peut-être même détruire la Sainte Rus’.

Les propos de Cyrille s’inscrivent non pas dans un processus d’élévation interne et spirituel, mais dans le cadre concret et pragmatique d’une extériorisation polémique. La deuxième référence vient de l’Évangile selon Jean (15 : 9–14) « Personne n’a de plus grand amour que celui qui livre sa vie pour ses amis ».

Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez dans l’amour, le mien … Personne n’a de plus grand amour que celui qui livre sa vie pour ses amis. Vous êtes, vous, mes amis, si vous faites ce que moi je vous commande.

Le texte parle ici d’un amour de l’un à l’autre sans aucune détermination qualificative de l’autre sauf à dire que cet autre est objet de l’amour. En revanche, Cyrille dit :

L’expérience étonnante de la façon dont l’Église, surmontant ses propres tribulations, prie et donne ses forces pour le bien de tout le peuple, je pense, est très importante pour nous aussi aujourd’hui. Et nous tous, tous les chrétiens orthodoxes, quelle que soit la façon dont on comprend les particularités de la situation politique et les événements en Russie et autour de la Russie, devons être fidèles au Seigneur, aimer notre patrie et, si nécessaire, donner notre vie pour nos proches (cf. Jean 15 :13), comme la parole de Dieu nous y invite.

On note que Cyrille change le mot « amis » par le mot « proches » ce qui introduit une connotation topologique. Cette dimension topologique n’est peut-être pas exclusive dans l’utilisation que Cyrille fait du mot « proches », mais elle est, malgré tout, accentuée par l’ensemble de ce paragraphe. De plus, celui qui offre sa vie n’est pas inscrit dans le cadre de l’amour de l’un à l’autre, mais d’un amour envers une instance politique unifiant l’acteur « nous » et le distinguant radicalement de l’acteur « ils ».

Enfin, la troisième référence est celle de Jean (3 : 16–18). Cyrille, dans son discours, ne fait pas seulement une référence au texte biblique mais il en offre une interprétation profonde. Voici le texte évangélique :

Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. Dieu, en effet, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu’il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit en lui n’est point jugé ; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du fils unique de Dieu.

Et voilà le texte de Cyrille :

Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a livré son Fils unique (cf. Jean 3,16). À quoi L’a-t-Il livré ? À la mort ! Le Fils unique, le Fils divin ! Et pourquoi était nécessaire ce terrible Sacrifice divin, dont l’ampleur et la signification ne peuvent être saisies par l’esprit humain ? …

… Il nous permet de comprendre que si Dieu, dans son Fils, donne sa vie humaine pour le bien des autres, pour le bien du genre humain, alors le sacrifice est la plus haute expression de l’amour de l’homme pour ses semblables. Le sacrifice est la plus grande manifestation de la meilleure des qualités humaines …

…Et en même temps, l’Église a conscience du fait que si quelqu’un, incité par le sens du devoir, par la nécessité d’honorer son serment, reste fidèle à sa vocation et meurt dans l’exercice de son devoir militaire, il commet indubitablement un acte qui équivaut à un sacrifice. Il s’offre en sacrifice pour les autres. Aussi, nous croyons que ce sacrifice lave tous les péchés que l’homme a commis.

On peut d’abord noter que Cyrille relativise la visée du sacrifice. En effet, pour lui, le sacrifice dont il est question est le sacrifice d’un homme pour le bien, celui des autres et celui du genre humain ; tandis que, dans le texte biblique, il n’est question que du sacrifice divin et les catégories évoquées sont absolues : la mort ou la vie éternelle. Et encore, dans la comparaison qu’il réalise entre Dieu sacrifiant son Fils unique et celui des hommes se sacrifiant dans la guerre, on peut noter deux différences significatives : (a) Le Fils de Dieu a été sacrifié et s’est sacrifié pour les autres, mais pour Cyrille, le sacrifice de l’homme est au bénéfice de ses semblables, et (b) le Fils de Dieu est sacrifié pour le salut de tous les hommes, sans distinction ; là où Cyrille demande à des hommes de se sacrifier pour le bénéfice de certains au détriment des autres.

Une petite remarque, élargissant la référence biblique à la référence patristique : Cyrille considère que l’amour à l’origine d’un tel sacrifice est la meilleure des qualités humaines, ce qui n’apparaît pas dans le texte biblique. Or, même dans la théologie patristique, l’amour n’est pas la qualité la plus importante ni la meilleure. C’est le discernement, sans lequel l’amour dans le sens évangélique n’est pas possible.

Enfin, Cyrille parle au nom de la conscience de l’Église et place le sacrifice dans le cadre d’un acte militant. Il s’érige lui-même juge du salut, ce qui va à l’encontre du texte biblique dans lequel, justement, il n’y a pas de juge, dans lequel le jugement dépend exclusivement de la foi et non pas du sacrifice.

On note finalement que Cyrille ne se réfère jamais explicitement dans ses discours à Poutine comme un acteur mettant en œuvre le jugement de Dieu sur terre et dans la situation précise de la guerre en Ukraine. Néanmoins, la certitude qu’il exprime pour une victoire sur le champ de bataille a comme fondation la foi en Dieu et la fidélité aux principes chrétiens telles que Cyrille les comprend. À l’entendre, cette victoire semble être en accord avec la volonté de Dieu, volonté divine à laquelle Cyrille aurait donc accès directement.

3 En conclusion

Le discours de Cyrille manifeste une identification absolue entre mystique et politique, sans recul, sans rétrospection ni introspection. Cette identification semble aller naturellement de soi. La politique s’inspire de la mystique et la mystique donne du sens à la politique. Or, tant dans le champ spirituel que dans le champ de la guerre, on peut voir deux forces mystiques et deux forces politiques en conflit. Pour un chrétien, s’interroger et pouvoir (ou devoir) prendre position dans le champ du spirituel va de soi. Or, concernant le champ de bataille, l’expérience historique récente des orthodoxes montre que de se prononcer en faveur de l’une ou l’autre des forces en conflit n’est pas si évident.

On pourrait éventuellement proposer une règle de discernement : si, dans le champ de la mystique, le côté lumineux baisse les armes, tout deviendra enfer et si le côté obscur baisse les armes, tout deviendra paradis. On pourrait poser la même question pour le champ de la politique nationaliste et guerrière. Qu’adviendra-t-il si les uns rendent les armes et qu’adviendra-t-il si ce sont les autres qui capitulent ?

Nous ne sommes pas prophètes, donc nous n’avons pas de réponse. Mais vous, lecteur, peut-être… ?


Corresponding author: Ivan Darrault-Harris, Université de Limoges, Limoges, France, E-mail:

Références

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Svolos, Alexandre. 1972. Les constitutions Grecques 1822–1952 : L’histoire constitutionnelle de la Grèce. Athènes: Stochastis.Search in Google Scholar

Received: 2025-05-01
Accepted: 2025-05-15
Published Online: 2025-06-27
Published in Print: 2025-07-28

© 2025 the author(s), published by De Gruyter, Berlin/Boston

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Downloaded on 17.3.2026 from https://www.degruyterbrill.com/document/doi/10.1515/sem-2025-0078/html
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